Lucia
Ronchetti

Texts
2012
La toile se lève (FR)
À Lucia pour son cinquantième anniversaire.

Les quatre cordes de l’alto bruissent de l’air du temps. Virulence de l’alto, loin des connivences de la beauté rassise. L’instrument vibrionne, stridule, grésille, chuinte. Il s’agit de l’abeille charpentière, ou Abeille perce-bois, ou Abeille xylocope, un gros insecte que l’on nomme hyménoptère, de couleur violette, doté de deux paires d’ailes membraneuses. Il creuse des galeries dans le bois pour y pondre ses œufs.

Pourquoi prêter à l’alto la voix de cette humble créature, si loin apparemment du commerce des anges — un insecte utile malgré tout mais placé ou presque, au plus bas de l’échelle des êtres ? Il est vrai toutefois que l’essaim d’abeilles jouit de la plus haute dignité dans le Paradis de Dante puisqu’il n’est autre que la manifestation de la milice céleste, l’effusion du choeur des anges qui dispensent la lumière divine aux bienheureux et, « plongeant dans l’abîme du ciel », leur portent la paix et la plénitude qu’ils y ont recueillies. Image de l’indicible, l’essaim d’abeilles illustre le crépitement des étincelles divines dans la lumière de la gloire éternelle.

Le long monologue intérieur du Xylocope violet — pour alto et traitement électronique en direct — auquel Lucia Ronchetti nous convie, n’incline pas précisément à la béatitude. Aux yeux de la compositrice, le dolce stil nuovo ne paraît pas naturellement porté à exprimer les tendances capitales de la nature humaine. Le Xylocope se présente plutôt comme une fable plaisante et grinçante, un conte philosophique qui mêle l’évocation du merveilleux, l’utopie satirique et la plainte amoureuse. Le ton qui se dégage du Xylocope violet reflète une certaine stridence des mœurs, il exprime aussi un sens de la fatalité, l’alliance intime de l’admirable et du monstrueux. La rumeur du monde, qui tient en une poignée d’accords, semble se déverser indéfiniment sur la grève du quotidien. L’insistant bourdonnement de l’insecte résume une époque, il en est le bruit de fond. Est-ce celui des guerres lointaines ou, selon Mandeville, de « la ruche murmurante des fripons devenus honnêtes gens » ? Dante avait précipité les trompeurs, les fraudeurs, les faussaires dans le huitième cercle de l’enfer, celui des métamorphoses. Les voleurs sont ainsi condamnés à la mue du reptile, symbole de la froide indifférence à la dignité propre. Aujourd’hui, le vrombissement des affaires se dissipe impunément dans le buzz. Cependant le frémissement irrité du Xylocope perdure, opiniâtre comme la marque du temps des troubles, accusateur comme l’oracle de la Sibylle. L’alto était jadis l’instrument des attitudes modestes et des manières affables. Le voici désormais saisi d’impatience, grondant du ressentiment d’une gent ulcérée, frustrée, grugée et désarmée.

Lucia s’entend comme nul autre à rendre la touffeur moite et confinée du dimanche après-midi, ce jour stagnant et morfondu, bercé de somnolents murmures. Mais s’arrachant soudain à la torpeur et rompant brusquement toute attache, l’alto s’élance et s’échappe au royaume des songes. Un naufrage, un enlèvement, et voici un enchantement de tous les sens. Un chant immense se déploie alors, qui emporte l’auditeur dans les régions les plus reculées du souvenir, dans une quête de mondes révolus, à la rencontre de figures du passé dont on ne sait si ce sont les travestissements d’Éros ou les jalons d’un périple sous le soleil des morts. Le Xylocope violet retrouve le ton des plus anciennes littératures d’Apocalypse, celui des pérégrinations dans l’au-delà, de la Descente aux enfers ou du Voyage au Ciel.

Lucia a reconnu l’inquiétude des limbes dans la voix sourde et rauque de l’alto. Cet instrument retentit encore de la sombre innocence des festins du monde d’en bas. Instrument terrible et charmeur, capable de déchaînements élémentaires, l’alto exige pour le servir une ferveur passionnée qui rappelle la religiosité exaltée et l’ardent mysticisme des adorateurs du culte de Dionysos. D’abord enrouée et timide, la voix du Xylocope s’éclaircit et s’affermit peu à peu, pour trouver ce ton de véhément persiflage et de fiévreuse âpreté par lesquels s’exprime l’attente d’une situation de danger. Le caractère obsédant des formules, un constant sentiment d’urgence et de nécessité intérieure laissent peu de place aux médiations conciliatrices. L’éloquence frondeuse du Xylocope s’aiguise d’ailleurs en des traits de fine raillerie qui, en cette musique, fusent en saillies sublimes.

La musique du Xylocope semble soutenue par un principe de transformation incessante, celui de la métamorphose. Aussi bien conte-t-elle les vicissitudes de la pulsion ou décrit-elle le chemin de l’âme dans la succession de ses Figures. L’auditeur se trouve projeté dans un univers d’opulence et de fantaisie, dans un fouillis proliférant, comme s’il était amené à compulser un livre d’estampes drolatiques sur les Anecdotes de la nature — prodiges, formes hybrides nées du mélange des espèces, grylles et chimères. Toutefois, en dépit d’impressions de première écoute, l’art de Lucia Ronchetti ne cultive pas l’anomalie, la méprise ni l’errance. Sa musique ne s’enferme pas dans l’artifice et le mystère et si elle fait appel au grand thème baroque de la vie bouleversée, c’est peut-être pour nous en libérer de toute fascination. La lecture de la partition découvre une oeuvre dense, puissante et ramassée, formée d’épures et de combinaisons idéales de lignes et de volumes. Sans doute la collaboration de Barbara Maurer n’est-elle pas étrangère à l’extrême précision de l’idiome instrumental, centré sur l’intuition des schèmes de fonctionnement et l’exactitude des formules de représentation.

L’œuvre semble hantée par la question de la transmission symbolique de l’émotion. Elle révèle l’ironie de la vie passionnelle, dans son impuissance, son inconstance et son déchirement. La référence à l’âge classique y est explicite et le substrat géométrique de la composition peut faire songer à la Conférence sur l'expression des différents caractères des passions de Charles Le Brun.  Pour autant, cette musique « au scalpel » ne détruit pas l’illusion, dont Léopardi disait qu’elle est nécessaire, essentielle même à la nature humaine. La musique de Lucia nous préserve du cauchemar de la « grande raison » et des délires de lucidité.

Selon le mot de Thomas Mann, on ne tient pas au Diable des discours de théologie libérale. Ce qui est une autre façon de dire que la musique semble désormais vouée toujours davantage à l’expression non transfigurée de la douleur humaine.
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